Marseille : une pollution qui nous pourrit la vie

Marseille : une pollution qui nous pourrit la vie

Source : laprovence.com
Date de parution : samedi 19 juin 2021

Les niveaux d’ozone enregistrés interrogent sur les moyens à mettre en oeuvre pour éviter des effets indésirables récurrents

D es difficultés à respirer à certaines heures de la journée et un sentiment d’oppression.  » Cette sensation ressentie par Simone, une habitante proche du boulevard Sakakini (4e), beaucoup de Marseillais l’ont éprouvée récemment.

Chaque année, les mêmes phénomènes produisent les mêmes effets. Et depuis une semaine, les épisodes de pollution à l’ozone qui ont été enregistrés dans le département confirment ce que l’on craignait, du fait du cocktail constitué par les pics de chaleur, le trafic routier et l’activité industrielle. Cocktail irritant pour ceux et celles qui en sont victimes. La première vague « inquiétante » à l’approche de l’été est donc arrivée. Et ce n’est sûrement pas la dernière. Ces conditions particulières ont conduit la préfecture à mettre en place, mardi, la procédure d’alerte de niveau 2 avec le dépassement du seuil d’alerte (180 microgrammes d’ozone/m³). Les automobilistes se sont vus imposer sur le réseau autoroutier l’abaissement de la vitesse de 20 km/h. Pour les poids lourds de plus de 3,5 tonnes, la circulation en transit a été interdite dans le centre-ville de Marseille (Jarret Plombières). Dans le secteur de l’industrie, des mesures d’urgence ont été demandées pour les émetteurs de composés organiques volatils et d’oxyde d’azote. Quant au transport maritime, la vitesse a été limitée à 10 noeuds à l’extérieur des bassins (Est à Marseille et Ouest à Fos), 8 noeuds à l’intérieur.

« La forte chaleur, autour de 30º C, le trafic routier et l’absence de vent favorisent la situation que nous rencontrons, constate une spécialiste du réseau Atmosud. Même si les choses doivent s’améliorer en toute fin de semaine, du fait des changements de condition météo. » Rappelant au passage qu’une période de 17 jours de pollution à l’ozone avait été observée en 2019. Les moyens mis en oeuvre pour lutter contre cette pollution sont-ils suffisants ? Le grand public est-il assez informé des problèmes auxquels il s’expose ? « Nous demandons depuis longtemps que l’information soit donnée au plus près des zones concernées, ce qui n’est pas fait, critique Richard Hardouin, président du Collectif antinuisances (Can) Environnement, qui milite activement pour une meilleure qualité de l’air. Nous estimons qu’une meilleure connaissance du problème permettra aux citoyens de devenir acteurs, en adaptant leur comportement et en influençant les décisions qui en découlent. » Un premier pas, timide, a été franchi en lien avec Atmosud grâce à l’expérimentation d’un dispositif mis en place dans une pharmacie de Frais-Vallon (13 e), visible de l’extérieur de l’officine. Le projet Diams, lancé par la Métropole avec le soutien de l’Union européenne, va dans le même sens. 2 000 capteurs mobiles vont être distribués aux habitants du territoire qui en font la demande pour collecter et démultiplier les données sur la qualité de l’air. Histoire de déclencher des attitudes plus vertueuses d’un bout à l’autre de la chaîne des responsabilités.

Tous concernés et tous acteurs de notre changement !

Un effort côté stationnement et transports

Après le dispositif préfectoral d’alerte à l’ozone niveau 2, la Ville de Marseille a mis en place à partir du mardi 15 juin la gratuité du stationnement pour les résidants bénéficiant d’un tarif « abonnés » à la journée, dans le périmètre de leur quartier, cela dans le seul but de les inciter à ne pas utiliser leur véhicule.

Cette mesure a été appliquée jusqu’à la levée de l’alerte. Sur le plan des transports collectifs, des efforts ont été faits pour inciter les Marseillais à prendre les transports collectifs. C’est notamment le cas à la RTM. Cela s’est traduit notamment par l’extension de la validité du ticket unitaire (tarif solo et solo secours) à la journée sur le réseau bus-métro-tram. Ainsi que la gratuité des parkings relais RTM. Dans le même temps, les opérateurs de vélos et trottinettes électriques en free-floating ont été sollicités par la municipalité pour proposer des tarifs réduits ou plus avantageux pour les utilisateurs pendant le temps de cet épisode de pollution à l’ozone. La Métropole a par exemple mis en place la gratuité de l’abonnement courte durée (1 à 7 jours) pour le service de vélos en libre-service à Marseille.

La ZFE débarque dans le courant 2022

Le compte à rebours est lancé. Marseille ne va pas pouvoir y échapper. À l’instar d’autres grandes villes de France, Marseille va mettre en place courant 2022 une zone à faibles émissions (ZFE). Si vous ne connaissez pas ce terme, c’est normal. La plupart des automobilistes ne le savent pas non plus selon un récent sondage. Et pourtant vous risquez d’enrager si vous possédez un véhicule classé en vignette Crit’air 4 ou 5.

Dans les villes où les ZFE ont déjà été mises en place, ces catégories de voitures sont tout simplement interdites à la circulation de façon permanente ou sur des plages horaires déterminées. C’est à la Ville de le décider. Une première délibération a été votée en avril dernier. Une prochaine le sera pour fixer définitivement les règles de cette ZFE. Ce que l’on sait déjà, c’est son périmètre.

« Le territoire ciblé concerne ainsi un périmètre élargi du Centre-Ville délimité par l’avenue du Prado, le boulevard Rabatau, le Jarret, l’avenue Alexandre Fleming, le boulevard de Plombières, l’autoroute A7 le boulevard du Capitaine Gèze, le boulevard de Radoub et la rue Saint Cassien », précise la délibération d’avril dernier.

Soit un périmètre de 20 km² pour un bassin de population de 300 000 personnes. Un public citadin pour qui la ZFE est destinée. D’après Atmosud, « les ZFE apportent des co-bénéfices, notamment celui d’induire une diminution des émissions de polluants et des gaz à effet de serre (GES), non seulement en leur sein, mais également au-delà, en dehors de son périmètre de restriction, d’où l’intérêt de périmètres larges. »

Reste à convaincre les automobilistes eux-mêmes du bien-fondé de la mesure. Vent debout contre ces délimitations, l’association 40 millions d’automobilistes vient de lancer une pétition en ligne pour dénoncer une mesure « discriminatoire ».

« Les restrictions de circulation induites par les ZFE sont des mesures discriminatoires parce qu’elles pénaliseront le plus durement les foyers les moins aisés, ceux qui n’ont pas les moyens de résider dans les centres-villes et qui ont donc le plus besoin de leur véhicule motorisé pour se déplacer au quotidien », a souligné dans Le Parisien Pierre Chasseray, président de l’association.

« Près de sept Français sur dix n’auront plus le droit de circuler librement d’ici moins de quatre ans, poursuit-il. Leur seul tort est d’avoir acheté légalement une voiture correspondant à leurs besoins de mobilité et à leur budget ».

Du vert pour stopper les îlots de chaleur

La formule a fait ses preuves autrefois sur les places des villages. « Les arbres sont extraordinaires pour absorber la chaleur, on a tendance un peu trop à l’oublier et pourtant, toutes les études le prouvent », rappelle Bernard Donadio, figure active au sein du Collectif antinuisances environnement (CAN).

Et quand des espaces sont végétalisés, encore faut-il les entretenir. En guise d’exemple, il cite la végétalisation de la L2 à Marseille, pour laquelle « l es arbres prévus n’ont pas été totalement plantés, ne sont pas viables ou sont mal entretenus ». « L’État a pris des engagements, il ne les respecte pas », ajoute-t-il sur le ton de la colère.

 

Les 3 questions au professeur Pascal Chanez : « Les pouvoirs publics doivent tout mettre en oeuvre pour nous offrir un air plus sain »

Dans la période de pollution à l’ozone que nous avons connue, les difficultés respiratoires sont en première ligne. « Quand on connaît des pics de pollution comme celui-là, les personnes souffrant de maladies respiratoires se retrouvent aux urgences », confirme le Pr Pascal Chanez, enseignant-chercheur à l’hôpital Nord et président du Comité scientifique de la Fondation du souffle.

La santé respiratoire est un enjeu majeur de santé publique puisque les maladies respiratoires représentent 12 % des causes de décès.

Quelles priorités aimeriez-vous voir être mises en oeuvre au moment où nous traversons un épisode de pollution à l’ozone, avec les conséquences que cela entraîne sur le plan de la santé en général et des maladies respiratoires en particulier ?

Pascal Chanez : La première chose à faire serait de prendre des mesures efficaces pour diminuer le trafic routier qui est à l’origine de nombreux problèmes de santé sur le plan respiratoire. Avec des températures au-dessus de 30º comme celles que nous connaissons et en l’absence de vent, les personnes fragiles ne doivent pas pratiquer d’activité physique. C’est un peu comme si vous pédaliez derrière un moteur diesel. Chaque année, nous renouvelons les mêmes messages d’appels à la prudence…

La période de confinement avait pourtant généré une baisse de la pollution. Quel regard avez-vous porté sur ce phénomène ?

Le confinement a entraîné logiquement une baisse de la circulation automobile, donc moins de pollution. Et en dehors de la pollution des voitures, il ne faut pas oublier de parler de la pollution industrielle. Une étude a démontré, en Suisse, que si on diminue la pollution industrielle, on diminue en même temps le déclin accéléré de la fonction respiratoire. Pour en revenir à Marseille, je pense qu’il est important de dire que la fermeture de la Corniche aux voitures, une fois par mois, comme cela s’est fait le week-end dernier, va dans le bon sens.

Il faut que les pouvoirs publics mettent tout en oeuvre pour nous offrir, à l’avenir, un air plus sain. On se rendra compte, au final, que la pollution fait plus de morts que le Covid-19. Avec la pandémie, la perception du souffle a complètement changé notamment du fait que l’on porte un masque.

Votre discours n’incite pas forcément à l’optimisme…

Il faut pourtant rester optimiste. Mais il faut être aussi conscient de certaines réalités. Marseille est une des villes les plus polluées d’Europe. Et il n’y a toujours pas de métro pour venir jusqu’à l’hôpital Nord. Le problème majeur des politiques qui sont aux responsabilités, c’est qu’ils raisonnent avec le quotidien des élections. C’est aux autorités de prendre les bonnes mesures pour la santé respiratoire. Nous, les médecins, les experts, les scientifiques, nous envisageons les choses sur le long terme. Et il y a encore de gros efforts à faire dans le domaine d’éducation à la santé et de la prévention.